Alors que le Gabon s’engage dans une phase décisive de sa transition démocratique, le culte de la personnalité, ou « kounabélisme », s’immisce dangereusement dans l’espace politique et institutionnel. De récents événements, comme l’interprétation d’un « Joyeux anniversaire » au président de la Transition lors de la levée des couleurs, soulignent une confusion préoccupante entre l’institution présidentielle et son titulaire.
Si le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) avait déjà mis en garde contre « l’utilisation abusive de l’image du président de la Transition », la persistance de ces pratiques montre qu’un rappel à l’ordre et une pédagogie renforcée s’imposent.
Une dérive inquiétante et des symboles détournés
L’épisode du ministère de l’Éducation nationale, où des fonctionnaires ont été invités à chanter pour le président, est symptomatique d’un glissement aux antipodes des principes républicains. La levée des couleurs, moment sacré de respect du drapeau et des valeurs nationales, a ainsi été transformée en hommage personnel, brouillant la distinction entre la fonction présidentielle et la personne qui l’incarne.
Une telle confusion rappelle les pratiques des régimes à forte personnalisation du pouvoir, où l’individu finit par éclipser l’institution. L’exemple de la Corée du Nord, où Kim Jong-un a progressivement écarté la célébration officielle de son anniversaire pour afficher une image de retenue, montre qu’il est possible d’évoluer vers une approche plus sobre et républicaine.
Un outil de positionnement opportuniste
L’engouement excessif pour le président de la Transition n’est pas dénué d’arrière-pensées. Associations de soutien, appels à la candidature, grèves de la faim et même menaces de poursuites judiciaires pour forcer une déclaration de candidature : autant d’initiatives qui relèvent davantage d’une lutte de positionnement que d’un réel soutien à la transition.
Certains, mus par l’ambition et l’opportunisme, reprennent les recettes du passé, y compris les méthodes les plus contestées du parti unique. Ce phénomène ne fait que dévaloriser l’engagement politique et assombrir la perspective d’un débat électoral centré sur les idées et non sur les personnes.
Un révisionnisme historique préoccupant
Le culte de la personnalité actuel sert aussi un objectif plus sournois : réécrire l’histoire et minimiser certaines responsabilités. Ceux qui hier encore profitaient du régime déchu tentent aujourd’hui de se refaire une virginité politique, en effaçant leur propre rôle dans les dérives passées.
Dans toutes les sociétés ayant connu des régimes autoritaires, ces stratégies sont courantes : il s’agit de détourner l’attention des luttes politiques, syndicales et sociales qui ont réellement contribué au changement. Le « kounabélisme » actuel est donc aussi un outil de contrôle du récit historique, au détriment de la vérité et de la mémoire collective.
Agir pour un débat politique sain et responsable
Comment éviter que cette tendance ne gangrène le débat présidentiel ? La fermeté et l’éducation civique sont les clés.
- Un rappel strict au respect des institutions : Toute utilisation abusive de l’image du président doit être sanctionnée.
- Une éducation à la citoyenneté : Il est urgent de rappeler que la République repose sur des principes de séparation des pouvoirs, de responsabilité et de primauté des institutions sur les individus.
- Un engagement des acteurs politiques : Les candidats et les militants doivent éviter toute dérive personnalisée et privilégier des programmes concrets et des propositions constructives.
En définitive, mettre fin au culte de la personnalité est un enjeu fondamental pour la réussite de la transition et la consolidation d’un véritable État de droit au Gabon. Il appartient à chacun – dirigeants, citoyens, médias – d’œuvrer pour que cette campagne présidentielle soit une véritable compétition d’idées et non une course aux flatteries et à la personnalisation du pouvoir.





