En annonçant la création de son propre parti politique, le président Brice Clotaire Oligui Nguema franchit un cap décisif dans la trajectoire post-putsch : celui d’un chef d’État qui n’administre plus seulement la transition, mais qui s’installe dans le jeu politique en acteur central, voire en architecte d’un nouveau système. Derrière les promesses d’un « Gabon nouveau », se profile une reconfiguration majeure du paysage partisan, aux allures d’OPA sur l’ensemble de l’échiquier politique.
Un tournant assumé : de l’unité nationale à l’ancrage partisan
Le 22 juin, dans une mise en scène soignée diffusée en ligne, le président Oligui a convié la population à « l’avènement » de son mouvement politique, prévu le 28 juin au Palais des Sports de Libreville. Une annonce solennelle, empreinte d’une rhétorique de refondation, mais qui soulève des interrogations profondes sur la neutralité présidentielle et les ambitions institutionnelles du chef de l’État.
Constitutionnellement, rien n’interdit formellement au président d’être membre d’un parti. Toutefois, l’esprit de la Loi fondamentale de décembre 2024, et en particulier l’article 32, suggère une posture de surplomb au-dessus des formations politiques, dans la lignée gaullienne. En promouvant lui-même un parti, Oligui Nguema brouille cette ligne et relance le débat sur l’équilibre des pouvoirs.
Une machine bien huilée au service du pouvoir
Le contexte législatif récent accentue les soupçons. Adoptée le 17 juin, la nouvelle loi sur les partis impose des conditions drastiques : 12 000 signatures avec Numéro d’Identification Personnel (NIP), représentation nationale, audits financiers… Des exigences que peu peuvent satisfaire — sauf une structure déjà enracinée comme le Rassemblement des Bâtisseurs (RdB), mouvement pro-Oligui créé en mars pour soutenir sa candidature à la présidentielle anticipée d’avril.
Fort de 22 000 adhérents revendiqués, de milliers d’associations partenaires et d’un maillage territorial actif, le RdB semble taillé sur mesure pour cette nouvelle ère. À peine née, cette organisation s’apprête à se muer en parti officiel, prêt à servir de bras politique à la présidence.
Le risque ? Une confusion croissante entre État et parti. À l’image des régimes à parti dominant, la gouvernance pourrait basculer vers un schéma où l’appareil politique devient l’extension directe du pouvoir exécutif.
Refondation ou recyclage des élites ?
Le casting annoncé pour ce nouveau mouvement alimente les critiques. Depuis mai, plusieurs figures de l’ancien régime – Paul Biyoghé Mba, Daniel Ona Ondo, Emmanuel Ondo Methogo – ont rallié le projet présidentiel. Loin de rompre avec le passé, cette récupération des barons du Parti démocratique gabonais (PDG) donne l’impression d’une reconversion stratégique plutôt que d’un renouvellement générationnel ou éthique.
Une manœuvre qui pourrait certes neutraliser les foyers d’opposition, mais qui dilue la promesse de rupture énoncée après le putsch d’août 2023. La transition vers le « Gabon nouveau » semble se construire avec les matériaux – et parfois les artisans – de l’ancien régime.
Un pari politique à haut risque
En lançant son parti, Oligui Nguema prend un pari clair : structurer autour de lui une majorité politique stable, en vue d’échéances futures, sans attendre que les dynamiques partisanes se forment de manière autonome. Une démarche qui pourrait renforcer son autorité, mais qui fait peser un risque sur l’équilibre institutionnel.
Deux interrogations majeures émergent :
- Jusqu’où un président peut-il être chef de parti sans remettre en cause la neutralité républicaine ?
- Peut-on prétendre incarner la refondation en s’appuyant sur les figures du passé ?
Le 28 juin s’annonce donc comme une date fondatrice. Mais au-delà de la mise en scène, c’est bien la crédibilité du changement promis et la solidité du projet démocratique qui seront mises à l’épreuve. Le Gabon entre dans une nouvelle phase, où chaque geste présidentiel aura valeur de signal : de rassemblement ou de reconquête.





